De l'esthétique en photographie contemporaine

Alors que je présentais une sélection d'images de ma dernière série photographique à un nouvel ami, celui-ci, après avoir survolé mon travail, reposa les images avec dédain et me fit ce commentaire : « C'est trop esthétisant ... ». En m'intéressant à son propos et en dialoguant avec lui, je pris conscience que son jugement émanait d'un paradigme tout particulier et bien de notre époque : l'art contemporain et expérimental.

Je ne suis ni un fin connaisseur de l'histoire de l'art, ni de l'art contemporain. Certains artistes considérés comme tels me plaisent pour leur propos mais le plus souvent je me retrouve coi et circonspect devant le travail que ledit art me propose. Textes longs et ampoulés tenant des propos, qui, une fois déchiffrés, apportent finalement peu d'informations ou de prises de positions intéressantes quand aux « questions contemporaines ».

Loin de moi l'idée de déterminer ce que doit être ou est l'art. Je n'en sais rien et n'ai pas envie de le savoir. Il y a des œuvres que j'aime et d'autres non. Il y a des œuvres qui me touchent et d'autres pas (ce qui est le plus fréquent à vrai dire). J'entends la démarche contemporaine ou expérimentale car j'use, presque malgré moi, des deux : je suis de fait, un photographe contemporain et j'expérimente régulièrement des situations ou des techniques. Je n'accepte pas, par contre, que l'on me dise ce que je devrais faire ni comment je devrais le faire. Dans le propos de ce nouvel ami dont je parlais, il était question d'une méthode et d'une technique qui était dépassée (que dire du retour en force des procédés anciens en photographie?!), d'un propos insuffisamment complet et trop esthétisant.

Je ne fus pas surpris d'apprendre que ce nouvel ami sortait des Beaux-arts et qu'il avait lui même réalisé des « performances ». Le paradoxe de la chose (peut-il réellement l'ignorer ?) réside dans le fait que le principe « d'art performance » est né au milieu du XXe siècle (lorsqu'il n'est pas considéré par certains anthropologues comme le plus ancien des arts) soit une cinquantaine d'années après la photographie : mon passéisme esthétique reste donc très léger à l'échelle de l'histoire de l'art.

Il n'est d'ailleurs pas inintéressant de noter que ce terme de « performance » résonne bien à notre époque marquée par « la libération des énergies », le rendement et l'illusion performative : l'art joue ici bien son rôle d'écho de son époque.

Le second paradoxe est contenu dans le propos de ce nouvel ami : « plus que l'art, c'est l'acte créatif qui est important » me dit-il : rares pourtant sont les « performances » qui ne gardent pas une trace photo ou vidéo de leur passage malgré leurs prétentions à l'instantanéité et à l'éphémère. Il en est de même de la photographie en réalité qui, quelque soit la forme qu'elle prend, va chercher à garder trace d'une situation provoquée par le photographe. Je suis donc entièrement d'accord avec lui : plus que l'art, c'est l'acte créatif qui importe à l'artiste et ce qui résulte ensuite de cet acte ne lui appartient plus : encore faut-il, pour se faire, qu'il ait fait le deuil de l'argent et du succès.

En effet, l'acte créatif ne peut se produire que si l'espace/temps qui y est consacré est totalement libre. Si une production cherche à se vendre, elle devient une marchandise et non plus une œuvre et si elle cherche à retenir l'attention et l'amour, elle n'est plus une œuvre mais une « parade ».

Un troisième paradoxe : un art qui critique une société de consommation en se faisant elle-même produit de consommation. On n'achète plus une œuvre mais une marque, et la mainmise des institutions publiques sur cet art en fait une nécessité de parade incontournable des artistes.

Un dernier paradoxe habite la vision étriquée de mon nouvel ami : l'esthétisme ne serait pas « contemporain » : comme si l'absence d'esthétique n'était pas une nouvelle forme d'esthétique en soi, certes qui cherche à se détacher de la recherche du beau comme pour décrire la laideur de notre temps grisé par la fumée des usines, mais qui en réalité participe à la redéfinition du beau, qu'elle le veuille ou non. Par ailleurs, le travail que je lui soumis ne me semble pas chercher le beau en soi, mais le beau en l'Autre (celui que je photographie)

« Monumental », « intellectuellement obscur », « institutionnalisé » et « coûteux » sont quarte adjectifs qui me semblent bien qualifier l'art conceptuel contemporain tel que défini par certaines écoles prétentieuses. Je ne le condamne pas, je peux même parfois, dans sa part la plus sensible et esthétique, y adhérer, mais je refuse qu'il dicte toute forme d'art « autre » qui lui soit « contemporaine », et qu'elle attaque le rare espace de liberté d'expression qu'il puisse rester au travers de l'acte créatif.

A propos d'esthétisme, je fis à mon nouvel ami cette réflexion : « imaginons que je t'aie parlé durant l'heure que nous venons de passer ensemble dans une langue qui te soit étrangère : que retiendrais-tu de cet échange ? Que tu n'y as rien compris. J'avais pourtant quelque chose d'essentiel à te dire mais je n'ai pas fait l'effort (par le geste, le dessin ou que sais-je encore?) de me faire comprendre. L'esthétique me semble être l'outil qui créé la passerelle entre la langue créative et l’œil qui se pose sur une œuvre, comme un traducteur entre deux langues étrangères ou tout au moins un facilitateur. L’esthétique dit à celui qui regarde : sois le bienvenu ».

Pour aller plus loin, je dirais que l'acte créatif est une chose, et j'invite quiconque à s'y prêter sous quelque forme que ce soit, doué de talent ou non, maîtrisant un artisanat ou pas, tant vivre cette absolue liberté d'expression et de création sont des manières sublimes de se sentir vivant. Décider de montrer les résultats de cet acte créatif en est une autre : l'argent et le fantasme de gloire peuvent en être le moteur, mais nous l'avons vu, ils dénaturent l'espace-temps de la liberté et, de fait, l’œuvre elle-même. Il faut donc soit être motivé par le désir de transmettre un message (l'art contemporain semble le vouloir de toute ses forces mais celui-ci n'est finalement reçu que par une élite éduquée à la novlangue artistique) soit par générosité ou plus encore, par amour.

C'est amour me semble essentiel, dans l'acte créatif d'abord. C'est en cherchant à aimer l'objet de l’œuvre (humain ou nature morte) puis enfin en l'aimant, qu'on parvient à en dire quelque chose de profond. Il n'y a nulle vérité intéressante au-delà de cette profondeur qui mène aux frontières de l'intimité, de l'objet photographié (ou dessiné ou singé) et de soi-même qui, en s'exposant, prend le risque de se livrer mais offre aussi l'amour né de cet acte créatif. Cet amour à de nombreuses vertus : il sublime, il transcende, il révèle le beau fondamental (et non le beau esthétique qui est subjectif, socialement et culturellement déterminé, variable, palpable etc … et qui n'est qu'un outil, une passerelle, nous l'avons vu, entre « l'artiste » et celui qui regarde ).

Politiquement ensuite, en permettant un vivre ensemble plus serein, plus pacifiste et plus tolérant (car pour aimer, il faut apprendre à accepter l'altérité comme « Autre différent mais tout aussi riche que moi »). Spirituel enfin, ce dont il est plus que nécessaire à l'ère du "Tout rationnel".

C'est sur cette spiritualité, loin d'être nouvelle mais qui mériterait d'être remise au goût du jour que je vais conclure. Notre époque (depuis la révolution industrielle) s'est dotée, après avoir réussi à se débarrasser du dieu judéo-chrétien, d'un nouveau dieu : le rationalisme. Tout est explicable et chiffrable, seul le temps est un obstacle à la pleine compréhension du monde. Je suis pour ma part agnostique mais je suis convaincu qu'il y a quelque chose de l'ordre du divin chaque fois qu'un acte ou qu'une relation d'amour existe. L'acte créatif et la mise au jour de cet acte, me semblent faire partie de cet ensemble large est multiple qu'est ce divin amour en ce sens qu'en donnant à voir l'intime, l'artiste et son œuvre offrent la possibilité à celui qui regarde de se décharger de sa propre intimité et l'invite à vivre cette expérience d'amour. Ça n'est pas sans rappeler le message chrétien selon lequel « Dieu est amour » mais heureusement, les chrétiens n'ont pas le monopole de cette vérité éclatante. En créant, l'Homme se fait Dieu qui donne à voir sa création et qui ainsi entre en relation avec la divinité de l'autre semblable et différent. L'art dit cet impalpable, il lui donne forme, il enrichit le verbe, il invente, il invite et anoblit, il grandit. Sans cette supposée esthétique, l'art est une novlangue (chère à Orwell) qui uniformise plutôt qu'il créé puisque nous devrions tous avoir le même langage pour accéder au divin de l'acte créatif.

Damien Guillaume

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